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De l’éducation au Congo, quel bilan des 50 ans d’indépendance ? Par Georges NTSIBA
Crée le 12/04/2011 à 20:10:29
Mis à jour le 12/04/2011 à 20:10:29

Docteur Georges NTSIBA (Droit à l'éducation et au développement culturel)

Docteur Georges NTSIBA

Docteur en psychologie de l'éducation, diplômé d'études supérieures spécialisées en stratégie et ingénierie de formation d'adultes, diplômé d'études approfondies en sciences de l'éducation


Pour solde de tout compte, le bilan quantitatif est sans appel : le taux de scolarisation a considérablement baissé, les infrastructures sont dégradées, la faculté des sciences en illustre la triste réalité, la privatisation abandonnée il y a 45 ans a retrouvé toute sa vigueur néolibérale, laissant libre cours à la corruption galopante, à la violence, au népotisme, et autres attitudes injustes et discriminant qui gangrènent tous les secteurs de l’état.

Le résultat est médiocre sur tous les plans. Cette vision de comptabilisation, quasi statistique, est simplificatrice mais comment en aurait-il été autrement dans les conditions où l’état régalien a été créé ? Tous les référentiels sont importés : contenus, méthodes pédagogiques, supports. Et comme toute philosophie de l’éducation est absente, comme toute politique éducative est calquée sur le système napoléonien (programme, organisation, y compris ritualisation, temporalité, spatialité et idéal type de la citoyenneté), le résultat qui se vit aujourd’hui, montre que nous nous sommes inscrit dans un cercle vicieux qui ôte toute créativité. Il faut en sortir, et c’est là que l’intelligentsia congolaise doit désormais honorer son office.

A y regarder de plus près quel bilan qualitatif peut-on dresser en vue de construire un avenir plus acceptable, dans un système plus auto poïétique ? Pour bien nous comprendre, il faut savoir qu’un système auto poïétique est un dispositif qui permet aux organisations autant qu’aux personnes de se renouveler et de se ressourcer. A ce niveau l’exemple le plus parlant reste la passion issue de la négritude qui engendra toute une littérature négro-africaine reconnue pour sa créativité. « Or qu’est-ce que la négritude ? Si pour Damas et Césaire, elle est un cri de révolte contre l’asservissement et l’assimilation coloniale, Senghor la définit comme «l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir». Pour ce dernier, la négritude est un retour à l’Afrique des origines, à ce qu’il a appelé son «royaume d’enfance» où il ne cessera de puiser son inspiration tout au long d’une carrière littéraire riche et féconde » (Tirthankar Chanda de RFI). Pourquoi ce qui s’est arrimé en littérature ne le peut-il pas en éducation ? Dans système auto poïétique, les dirigeants, les formateurs, ou encore les enseignants exercent une fonction maïeutique. C’est-à-dire qu’ils favorisent l’émergence des potentialités intrinsèques des structures et des individus. Avant d’entrer dans un mouvement multi-civilisationnel, il faut connaitre et consolider sa propre civilisation pour être à même de la partager. Il faut être fier d’être soi.

Notre idée est que l’absence d’un système auto poïétique expliquerait l’état actuel de notre impensée y compris en matière de démocratie. Dans le champ de la pédagogie, la place de l’apprenant dans le système hérité de la colonisation, pouvait-elle engendre un développement harmonieux de la société ? Ce système pouvait-il contribuer à l’émergence d’une démocratie participative ?

Dans le système hérité de la colonisation le savoir est organisé de l’extérieur : c’est l’inculcation chez chaque apprenant congolais de productions culturelles extérieures destinées à le former. La célèbre formule de Durkheim de « l’influence exercée par les personnes adultes sur celles qui ne sont pas encore arrivée à maturité » montre bien la densité du propos. On voit bien qu’il s’agit d’une hétéro structuration du savoir. Ce qui est primordial dans cette conception pédagogique, c’est l’appropriation d’un code, d’un symbole à tel point que dans une étude comparée des modes de domination certains sociologues de la reproduction aient pu parler de violence symbolique. Cette violence symbolique montre que l’instrumentalisation par le savoir, est l’outil privilégié de la colonisation. L’imposition de la manière de penser avec des contenants de pensée, façonne un type d’hommes. La méthode catéchétique en illustre l’intention dans la mesure où il est question de transmettre des contenus pour transformer l’élève. Le plus coquasse dans cette observation est que cette posture pédagogique ait été perpétuée par l’instituteur congolais.

L’instruction de l’élève congolais est ainsi dès le départ le fruit d’une impulsion mimétique.

Cela veut dire que c’est l’objet qui détermine toute la conduite pédagogique. Le terme d’objet définit tout ce qui appartient à l’univers symbolique : les signes ou les codes, les valeurs ou les modèles. Dans cette première perspective l’élève congolais devient un acteur en interaction. C’est l’objet qui s’exerce sur l’élève et non pas l’élève qui façonne l’objet. L’élève assimile, s’accommode, incorpore, s’adapte. Au lieu de préconiser l’expérience des choses et du monde, ici c’est l’expérience des signes et des œuvres qui dicte l’instruction. Dans cette hétéro structuration, c’est bien l’action de l’autre (l’Alter) qui est porteur de l’objet.

Nous pouvons suggérer ici que cette altérité a surtout été altérante dans la mesure où le sujet apprenant a un rôle secondaire. C’est ce que nous nommerons fonctionnement catéchétique, l’action de l’élève y est réglée par discipline et fonctionne comme un moule sous-tendu par une autorité exerçant de haut en bas. L’exemplarité s’inscrit ici dans une dimension morale.

A contrario, et, c’est ici que nous préconisons notre posture pédagogique, il faut privilégier non pas l’appropriation de l’instrument, mais sa construction. L’élève doit être l’artisan de cette construction, grâce à une éducation à l’orientation et une éducation aux choix. Il est sujet de son apprentissage car il est source de l’action. L’objet est soumis à ses initiatives. L’objet est alors le lieu où l’apprenant vient loger une expérience de soi puisqu’il s’agit pour lui, de prendre conscience de ses sources pour en faire des ressources à investir dans les exercices qui lui permettront d’accéder à la connaissance. Si connaître c’est naître avec, c’est enclencher un processus ontologique, chaque élève devient un foyer d’organisation et de relation. Il s’inscrit alors dans une réciprocité éducative où l’échange va permettre la construction des savoirs. Il s’agit alors d’une auto structuration du savoir où le sujet établit un rapport personnel et singulier avec l’objet. L’action de soi est toujours réflexive. Dans cette seconde perspective l’élève est auteur en transaction. L’objet est là pour l’aider à faire acte de symbolisation. « Chaque mise au travail de l’objet renvoie à une activité psychique de transformation ». On voit ici que la transaction à travers l’objet met en mouvement des positions internes d’élaboration et des positions externes de transformation. On comprend alors que contrairement à l’idée de transmettre des contenus pour transformer il s’agit de co-construire un contenant pour aider l’élève à se transformer.

Si chacune des postures pédagogiques devaient servir d’éducation à la démocratie, l’école héritée de la colonisation formerait à la démocratie délégative car l’enseignant est délégué par la société pour inculquer les manières d’être et de penser. C’est du formatage. La pédagogie issue du système auto poïétique, initierait la démocratie participative car en ayant dès le départ l’habitude de partager et d’échanger, l’enseignant et l’élève sont en réciprocité éducative.

L’approche territoire envisagé comme support de médiation permet-elle de corriger le bilan catastrophique des 50 ans ? En quoi la décentralisation envisagée comme une organisation de remédiation, faciliterait-elle la réappropriation par l’apprenant congolais de son statut d’auteur du curriculum des richesses des territoires?

Qu’entendons-nous par approche territoire ?

– Un cadre pédagogique qui s’appuie sur la richesse de notre environnement écologique. C’est ce qu’on a pu observer dans la pédagogie Freinet avec l’école coopérative, Une éducation populaire en pratique dans laquelle les éducateurs et enseignants cherchent à développer des pratiques pédagogiques ancrées dans la réalité sociale, pour œuvrer à une réelle émancipation des enfants. Ils revendiquent une école où chaque enfant peut s'exprimer, se responsabiliser, coopérer, expérimenter et s'ouvrir sur le monde pour que chacun :
• apprenne à son rythme
• construise ses connaissances avec ses pairs et les adultes
• développe son sens critique, son autonomie et accède à une réelle prise de responsabilité dans une classe vivante et ouverte sur le monde.
Ce cadre pédagogique qui s’appuie sur des médiations (l’ensemble des activités), est un dispositif où l’apprenant vient loger l’expérience de soi. Ce cadre est de prime abord un espace de l’entre deux : entre d’une part les codes, les symboles de l’universalité(les sciences sont universelles), et d’autre part les valeurs culturelles, folkloriques, les riches écologiques dans une archéologie des savoirs plus singuliers. Si l’on se réfère à l’étymologie du mot, la médiation est un intermédiaire. La médiation est à la fois un lien entre un désir naissant et l’action générée par ce désir. C’est aussi un lien entre la force et le sens. La médiation crée des effets de langage là où la parole fait défaut. Elle permet donc le passage d’une tradition orale avec tous ces artifices, contes, légendes, poésie et mythes à la tradition écrite avec tout son cortège de traçabilité pour perpétuer et pérenniser nos acquis d’expérience. C’est pour cela que nous parlons de repliement réflexif et de dépliement narratif La médiation s’interpose, fait différence pour mieux articuler et mieux réunir.
Le concept de territorialité que nous avons déjà utilisé ailleurs, désigne donc le processus d'appropriation du territoire par un apprentissage qui se construit en explorant d’abord les richesses géographiquement et théoriquement constituées comme étant l'unité de l'identité par les lieux liés par le nom qu’on porte, la langue qui relie, les rites qui sécurisent et les mythes qui initient.

Et qu’entendre par décentralisation envisagée comme une organisation remédiationnelle ?

–Un espace potentiel où les possibles sont débarrassés d’une multiplicité d’entraves donnant lieu à la mise en œuvre de processus de reliance. C’est le lieu où les particularismes retrouvent leur puissance d’effectuation. Lieu de recomposition intentionnelle de soi, le rapport identitaire au savoir y prend figure de référentiel spécifique. Nous utilisons le terme de remédiation par ce que c’est le mot le plus approprié pour signifier que tout apprentissage a besoin d’une zone proximal de développement, un environnement propice.

Le contenu de la décentralisation est essentiellement grever à l’aménagement du territoire.
Mais l'aménagement du territoire est avant tout une politique où les pouvoirs régionaux et locaux disposent de plus grandes latitudes organisationnelles, allant jusqu’à une meilleure répartition des hommes choisis pour leurs compétences ou alors on les forme. La décentralisation apporte une correction des disparités et introduit en plus l’idée d’une spécialisation fonctionnelle des territoires en fonction des ressources locales.

Dans cette configuration, chaque territoire devient un pôle d’excellence : pôle d’excellence dans l’agriculture et dérivés, pôle d’excellence dans la pêche et dérivés, pôle d’excellence dans la sylviculture et dérivés, et cetera et cetera. Ainsi naitra des écoles coopératives sur l’ensemble du pays pour voir émerger une philosophie pédagogique au seul fin de créer un système auto poïétique. L'aménagement du territoire devient alors peu à peu l'instrument d'une démocratie moderne offrant au passage des champs d'action des formations, la création de zones industrielles et la possibilité de l’épanouissement des régions. In fine ce ne sera pas la politique d'un groupe ethnique, d'un gouvernement corrompu ou d'un régime tribal. Ce sera l'œuvre de la nation, une œuvre permanente qui déborde les soucis immédiats. Ca sera la croisade de tous les congolais pour la conquête et la construction de leur avenir.

Si nous avons voulu donner au bilan des 50 ans d’indépendance un tour plus qualitative que quantitative, c’est d’abord pour montrer que la bête noire de notre système éducatif, c'est donc, évidemment, de n’avoir pas rompu ou encore déconstruit un système perçu comme un modèle, un système expert aux convictions blindées, avec son harnachement de recettes passe-partout donc déplacées où qu'il les applique, broyant sur son chemin les cultures et les valeurs locales ethniques. Cela n'a pas été de l'aménagement, ce fut 50 ans (voire plus) de déménagement de territoire car tout allait et va encore à contre sens du milieu où il s'effectue.

Nous avons compris que la décentralisation, en étant arrimée à l’aménagement du territoire, ne permettra à l’apprenant d’advenir au statut d’auteur du curriculum des richesses des territoires que si et seulement si, l’environnement est considéré comme un support de remédiation. C'est-à-dire si elle favorise l’émergence d’un territoire de projet qui s’appuie sur trois conditions sine qua non : la prise en compte de
a) La tendance historico-écologique du milieu.
b) Les sentiments éprouvés à l'égard de ce milieu par les populations qui l'habitent.
c) Les significations attachées à ce milieu par ces mêmes populations.